Conserver, pour qui ?

éditorial par Laurence Tubiana, directrice de publication et Sélim Louafi, Institut du développement durable et des relations internationales.

Avec la mise sur l'agenda international au milieu des années 80 du concept de biodiversité, qui tente de prendre en compte les interactions de l'homme avec le monde vivant pour définir de nouveaux outils de conservation, on croyait avoir dépassé la vaine opposition entre conservation et développement.

La Convention sur la diversité biologique signée à Rio en 1992 devait d'ailleurs entériner cette tendance en intégrant des préoccupations de développement dans l'objectif de conservation de la biodiversité.

Mais en instaurant notamment la souveraineté des Etats sur leurs ressources naturelles et la reconnaissance de l'apport des communautés locales, cette convention a complexifié les débats et s'est trouvée soumise à des revendications dépassant ses propres compétences. Son efficacité a ainsi pu être remise en cause, permettant le retour en force du paradigme protectionniste qui adopte une vision stricte de la conservation.

L'influence de ce mouvement, qui rencontre un franc succès auprès de bailleurs de fonds préoccupés par l'érosion de la diversité biologique, invite à revisiter l'objet même de la préservation de la biodiversité : conserver, pour qui ?

Cette "croisade" néoconservationniste, suivant une posture morale faussement universaliste, demeure en fait centrée sur les préoccupations naturalistes d'acteurs le plus souvent éloignés des ressources qu'ils entendent conserver ; cela aux dépens des Etats qui les détiennent et des populations locales qui les gèrent, dont la légitimité, voire l'aptitude, à conserver leur patrimoine biologique est remise en cause.

Dans le même temps, la croissance très rapide depuis dix ans des pays émergents, fortement dotés en ressources naturelles, pose de manière pressante et concrète (et non plus rhétorique comme en 1992) la question du choix des modes de développement et leurs impacts sur l'environnement.

Dans ce contexte, la solution de facilité conduirait ces deux pôles en litige à trouver un modus vivendi : un développement toujours fondé sur un modèle productiviste, fortement prédateur, qui réserverait des espaces à la préservation pure et dure.

Une alternative, certes complexe, serait de continuer à chercher d'intégrer les attentes et demandes de légitimité des différents acteurs, du local au global, du scientifique au profane et du public au privé. Reste à mobiliser ces différents acteurs autour de ce projet…

Ce numéro a bénéficié du soutien du Programme de l'Homme et de la Biosphère (MAB) de la division des sciences écologiques et de la Terre de l'Unesco.