L’agriculture à l’OMC :
changeons le débat !

éditorial parBénédicte Hermelin et Jean-Pierre Rolland, Solagral.

Tous les économistes, même les plus libéraux, s’accordent à reconnaître des spécificités à l’agriculture. La rigidité de l’offre et de la demande de produits agricoles est source de forte instabilité des marchés. Ainsi, penser qu’un agriculteur puisse répondre exactement aux signaux du marché, c’est oublier la longueur des cycles de production, le rôle central du facteur climatique et l’importance des investissements. De même, le consommateur ayant un estomac de taille non nulle mais limitée, il ne peut indéfiniment augmenter ou réduire son alimentation quelles que soient les variations de prix. Par ailleurs, la production agricole est liée à un territoire, qu’elle façonne, occupe et aménage. Seules les productions hors sol, végétales ou animales, s’affranchissent de cette contrainte, mais s’agit-il encore d’agriculture ?

Quelle que soit leur position de négociation, du plus au moins libéral, tous les pays doivent tenir compte de ces spécificités. Si l’Europe les reconnaît ouvertement pour justifier sa politique agricole, les Etats-Unis, en dépensant des milliards de dollars pour juguler une crise agricole profonde, montrent qu’ils ne peuvent se passer totalement de leurs agriculteurs. Sans compter les problèmes environnementaux auxquels font face tous les pays ayant fait le choix d’une agriculture très intensive et spécialisée (Nouvelle-Zélande, Argentine, Etats-Unis, Pays-Bas pour n’en citer que quelques-uns). Enfin, la sécurité alimentaire est un enjeu primordial auquel sont confrontés de façon plus ou moins aiguë tous les pays, du Japon au Burkina Faso en passant par le Brésil.

Pour les pays en développement, l’agriculture est un secteur "spécifiquement" important, car elle concerne une majorité de la population, contribue à la lutte contre la pauvreté et parce que l’insécurité alimentaire n’est pas un vain mot. De plus, ces pays sont nettement moins bien dotés en facteurs de production que les pays développés.

« L’Accord agricole de l’OMC visait justement à introduire plus de discipline dans les échanges et les politiques agricoles.
Il n’en est rien.»

Si toutes ces raisons justifient l’adoption de politiques de soutien à l’agriculture, celles-ci ne doivent cependant pas perturber les échanges internationaux. Or, force est de constater que les aides des pays développés, principalement l’Europe et les Etats-Unis, ont contribué à déprécier les cours mondiaux et à appauvrir les paysans du Sud. L’Accord agricole de l’OMC visait justement à introduire plus de discipline dans les échanges et les politiques agricoles.

Il n’en est rien. Cet Accord légitime des pratiques de dumping plus ou moins cachées, autorise des soutiens coûteux accessibles aux seuls pays riches et interdit aux pays en développement toute possibilité de protection et de régulation de leurs marchés intérieurs. Il met donc face à face des agricultures fortement subventionnées et très productives, et des agricultures moins bien dotées et ne bénéficiant d’aucun soutien.

Aujourd’hui, les négociations en cours portent essentiellement sur le degré supplémentaire de libéralisation à mettre en œuvre et sur le type de soutiens agricoles acceptables car supposés n’avoir aucun effet négatif sur les échanges. Se cantonner à ces débats, c’est se tromper d’enjeu. La question centrale doit être le choix du type d’agriculture qui réponde aux attentes des citoyens dans tous les pays du monde au-delà de l’affrontement Nord-Sud.

Parce qu’elle défend l’idée que l’agriculture ne doit pas uniquement dépendre des lois du marché, l’Europe peut faire changer les termes du débat. A condition de lever les ambiguités de sa politique agricole, donnant alors un signal fort à ses partenaires, notamment les pays en développement.